Internet est-il anti-sociétal ?

Notre cher sociologue Dominique Wolton créé encore des turbulences dans le petit monde français des médias. Dans son dernier livre, « Communiquer, c’est vivre » (*), il oppose les médias traditionnels (radio, presse, télévision) à l’Internet. « Les premiers, dit-il, se sont spécialisés dans une offre orientée vers leurs propres publics, alors que l’Internet répond à des demandes individuelles, ce qui contribue à créer un univers conformiste et d’autant plus anti-sociétal que ce nouveau monde de la communication semble être devenu la propriété de quelques privilégiés, dont les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). L’Internet est devenu une utopie du monde réel qui aliène les « branchés ». Par son effet de mode et par son fort niveau du bruit et de rumeurs médiatiques, Internet réduit l’influence du monde académique et du temps nécessaire à la réflexion du « classique honnête homme ».

Par principe (et par précaution), notre habitude est d’abonder dans le sens des grands auteurs, la vérité se trouvant probablement répartie également, aux nuances près, entre la plupart des théories. Qui, d’ailleurs, oserait, sans risquer le ridicule, soutenir une controverse sur les méfaits de l’Internet ? D. Wolton aime provoquer afin de donner plus de forces à son propos !

Plaçons-nous donc prudemment sous l’aile protectrice et complaisante de la technique. Celle-ci, il est vrai, a évolué rapidement et en dehors de l’Université. Car, au demeurant, personne en France n’a été sollicité sur l’opportunité d’abandonner le brave réseau téléphonique de grand papa pour bénéficier d’un Internet qui évolue si vite qu’il n’est pas encore possible d’en définir le contour. Moyen d’information et de communication, Internet propose à la fois des messages sonores ou rédigés, des vidéos et des informations disponibles sur de vastes bases de données multilingues. Sans parler des possibilités d’accéder à une presse mondiale, avec possibilité d’une ébauche de traduction. Ce que nos Universités françaises (et l’UNESCO) réclamaient depuis si longtemps sans pouvoir l’obtenir est aujourd’hui disponible à presque tout le monde, à l’exception de la réciproque, l’accès aux trésors des Universités françaises n’étant possible qu’aux privilégiés.

Ne nous plaignons pas ! La technologie a contribué à améliorer la capacité des centraux téléphoniques, laquelle a été multipliée par 100 en quelques dizaines d’années. Non seulement le téléphone est moins coûteux, mais il suffirait de six centraux seulement pour desservir la France entière (8 millions d’abonnés par central !) non seulement en vocal, mais aussi en données IP, sons, images, etc. Cette transformation est fabuleuse, même si certains aspects ne font pas l’unanimité. La recherche internationale et la coopération en normalisation ont permis ces miracles technologiques.

Il est vrai que la télévision numérique constitue une régression par rapport à sa cousine analogique, car l’accès aux programmes étrangers est aujourd’hui verrouillé à l’aide de savants codages. Le choix se limite à quelques perles, parmi lesquelles « Glorious Gardens from Above » ou « Cost », sur BBC2. Les informations socio-culturelles les plus appréciées nous parviennent via l’hebdomadaire « Courrier International » qui réussit à franchir la ligne Maginot des médias français mise en place sans doute pour nous protéger des radiations nocives de Tchernobyl. Bien que conscient de mes modestes connaissances, j’oserai quand même formuler ici ce qui me semble constituer les points les plus positifs de l’Internet. Tout d’abord, au cours de l’histoire, il y a toujours eu de grandes différences d’appropriation de la culture à travers les classes sociales. Il me semble que l’Internet a ouvert une vaste véranda (ne parlons pas de fenêtre) sur les connaissances humaines à un grand nombre d’Internautes des cinq continents, une action probablement plus appréciée par un certain nombre de pays, beaucoup plus qu’en France. Ensuite, il me semble qu’Internet contribue à accélérer les échanges entre communautés et probablement, il facilite les prises de brevets industriels dans les cercles techniques. Les améliorations techniques qui se faisaient autrefois avec des paliers de stabilité de l’ordre de 30 à 35 ans sont annoncées désormais tous les 6 mois, ce qui bouscule parfois les traditions et les prévisions des industriels.

Les béotiens se réjouissent de petits trésors que nous apporte l’Internet. Je citerai en premier le plaisir des grands parents qui peuvent de temps à autre dialoguer avec leurs petits-enfants expatriés en Nouvelle-Zélande ou tout simplement trop éloignés pour soutenir la chaleur du lien familial. En zone rurale, des seniors très simplement initiés à l’accès à l’Internet sont heureux de s’évader du robinet ininterrompu de l’information franco-française. Ils se retrouvent entre eux et dialoguent sur un réseau social régional chaque après-midi pluvieux, ou bien ils découvrent grâce aux moteurs de recherche les trésors de leur patrimoine régional, l’histoire des Chouans, les derniers jours de la Poche de Lorient, etc. Les heures dédiées à l’Internet les reposent de la fatigue des travaux du jardin et leur ouvrent une nouvelle vision du monde. Personne ne va se débrancher d’un lien si utile. Pour tous les âges, des loisirs utiles sont disponibles à domicile et l’Internet a rompu l’exclusivité tricolore édifiée par un parisianisme envahissant. L’Unesco en avait rêvé, la coopération et la normalisation internationale ont construit un outil évolutif de communication et d’information que nous devons apprendre à gérer et à améliorer.

Sans oublier de cultiver notre jardin !

Daniel BATTU

Rédacteur en chef

(*) « Communiquer, c’est vivre » D. Wolton et A. Benedetti – Editions du Cherche Midi, 2016.

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